Les voies de l’affirmation nationale : les Canadiens français de Granby, 1880-1940
Mario Gendron
Publié le 18 juin 2026 | Mis à jour le 18 juin 2026
Publié dans : Nationalisme
Dans les commencements, ils n’étaient pas venus à Granby pour fonder un village ni pour y faire fructifier leurs capitaux, mais pour travailler dans des moulins et des manufactures que d’autres avaient construits et fait prospérer. Population flottante de journaliers en quête de travail, les premiers Canadiens français de Granby, arrivés vers le milieu du XIXe siècle, possédaient peu et gagnaient peu. L’économie de Granby progressant sans cesse, ils s’étaient fixé en contrebas des constructions déjà existantes, dans une zone appelée « village français » dès le début des années 1860, là où une première chapelle catholique avait été érigée vingt ans plus tôt.
Alimenté par l’apport massif d’une main-d’œuvre canadienne-française provenant des paroisses environnantes ou d’horizons plus lointains, le développement industriel porte la population de Granby de 1 000 à plus de 14 000 habitants entre 1880 et 1940. Il faut pourtant attendre la dernière décennie de cette période, celle de la Crise, avant que la ville affiche au grand jour un visage et des manières plus canadiennes-françaises. Les années 1930 s’affirment ainsi comme le point tournant de l’histoire d’une population qui, modeste et sans voix au départ, a su trouver en elle-même les conditions économiques et sociales de sa réussite.
La naissance de l’élite canadienne-française
Alors que Granby s’impose comme capitale régionale grâce à sa condition de ville ouvrière, on assiste en parallèle à la naissance et au développement d’une élite canadienne-française —professionnels, petits industriels, entrepreneurs en construction et commerçants — en quête de responsabilités et de reconnaissance. Dans la plupart des cas, ces notables choisissent de résider en dehors des quartiers populaires, parfois chez les anglophones, souvent à la frontière des territoires occupés par chacune des communautés linguistiques, exprimant peut-être ainsi le rôle de médiateur qu’ils entendent jouer entre les deux solitudes. Quoi qu’il en soit, leurs résidences se distinguent nettement des maisons vernaculaires d’un étage et demi et des boîtes carrées qui prolifèrent à Granby.

Éphrem Racine (1882-1961). (©SHHY, fonds Fernand Racine, P38-S1-SS2-D1-P1)
Les industriels et les commerçants canadiens-français de Granby regroupent soit des travailleurs à qui l’esprit d’entreprise a été bénéfique, soit des petits entrepreneurs venus s’établir à Granby au tournant du XXe siècle, attirés par les occasions d’affaires offertes par l’expansion rapide de la ville. Éphrem Racine est représentatif de la première catégorie. Après avoir quitté la ferme paternelle de Saint-Pie-de-Bagot et exercé plusieurs métiers, dont celui de boulanger à Farnham, on le retrouve à l’emploi de la Canadian Rubber de Granby au début des années 1910. Ambitieux, le jeune homme abandonne bientôt son emploi manufacturier, achète la boulangerie Loiselle et se lance en affaires sous la raison sociale de Boulangerie Racine. Après la Deuxième Guerre mondiale, cette entreprise allait devenir une des plus importantes boulangeries indépendantes du Québec.

Joseph-Hermas Leclerc (1877-1945). (©SHHY, fonds Roland Gagné, P84-D20-P36)
Typique de la deuxième catégorie, Joseph Hermas Leclerc avait déjà été fabricant de beurre et de fromage à Racine, à Frost Village et à Foster avant de s’installer à Granby, en 1914, pour y fonder la Crèmerie de Granby (Laiterie Leclerc). Détail intéressant, l’entreprise sera la première à Granby à pasteuriser son lait, en 1920.1 À l’instar de la Boulangerie Racine, la Laiterie Leclerc connaîtra ses plus belles années après 1945, alors que la population de Granby explosera et que les salaires monteront en flèche.

Pierre-Ernest Boivin (1872-1938). (©SHHY, fonds Roland Gagné, P084-D20-P38)
Parmi les Canadiens français dont les entreprises se démarquent, le nom d’Ernest Boivin résonne d’un timbre particulier. C’est à Granby, en mars 1910, que l’homme, né à Farnham mais franco-américain d’adoption, choisit de fonder la Granby Elastic & Textiles Limited, spécialisée dans la production des tissus élastiques. En 1930, après avoir profité des contrats de guerre pour prendre de l’expansion et percer sur les marchés internationaux, la Granby Elastic Web, comme on la nomme familièrement, embauchera plus de 300 personnes et naviguera seule en tête des entreprises canadiennes-françaises de la ville. La carrière politique d’Ernest Boivin, qui a été maire de Granby pour huit mandats consécutifs de deux ans, de 1917 à 1932, et député fédéral du comté de Shefford de 1926 à 1930, ajoute à la dimension du personnage, considéré comme un phare national et social aux yeux de beaucoup de ses concitoyens. En 1936, La Voix de l’Est dira ainsi de lui: « Voici donc l’homme que tout Granby connaît, que tout le comté respecte et que toute la province admire pour avoir réussi ce que peu de Canadiens français atteignent, c’est-à-dire une place dans la finance cosmopolite et hétérogène de notre province ».2
Les moyens d’expression de l’identité nationale
À l’aube de la crise économique des années 1930, malgré leur insertion dans la vie sociale, religieuse, politique et économique de leur milieu, les élites canadiennes-françaises de Granby, sans journaux ni chambre de commerce qui leur appartiennent, arrivent difficilement à faire entendre leur voix et à assumer pleinement leur rôle dirigeant. Or, contre toute attente, les années de la Crise s’avèreront non seulement favorables à leur affirmation, mais elles permettront aussi à tout un peuple de s’extirper de l’anonymat. Ainsi, en une cascade ininterrompue, ces années ajouteront journaux, cinéma, institutions religieuses et d’enseignement, Jeune chambre de commerce et syndicats catholiques, associations d’entraide, de sports et de loisirs à l’arsenal identitaire du Canada français. Portés par une vague de fond nationale et religieuse qui déferle sur tout le Québec, les Canadiens français de Granby feront désormais preuve d’une audace et d’une détermination qu’on ne leur connaissait pas.

L’encyclique Quadragesimo anno, parue en 1930, en consacrant l’union sacrée de l’Église et des laïques dans l’Action catholique, donne une impulsion considérable à l’affirmation canadienne-française. Dans le contexte d’une crise économique qui ajoute le capitalisme sauvage au communisme à la liste des ennemis à combattre, le catholicisme explore tous les courants, s’intéresse à toutes les causes. Même la gestion des secours directs, au cours de la Crise, est empreinte d’une morale toute catholique. Incitées fortement par les autorités religieuses à s’impliquer dans les œuvres diocésaines ou paroissiales, les élites catholiques de Granby répondent franchement à l’appel. Leur action, « morale et chrétienne », comme l’affirme l’aumônier des Chevaliers de Colomb en 1937, conduit, entre autres réalisations, à la fondation des scouts catholiques en 1932, à la renaissance des syndicats catholiques l’année suivante et à la création de la Jeunesse ouvrière catholique (JOC) en 1936, des avancées qui trouvent toujours un écho bienveillant dans les pages de la Revue de Granby, l’hebdomadaire conservateur des frères Hains, fondé en 1930.


Après avoir laissé le devant de la scène aux forces conservatrices dans la première moitié des années 1930, les libéraux de Granby s’imposent à leur tour en fondant La Voix de l’Est, en 1935, et en établissant la Jeune chambre de commerce, deux ans plus tard. Sans qu’ils aillent à l’encontre des prescriptions religieuses de l’époque, on sent chez eux la ferme intention de réfléchir et de s’affirmer pour eux-mêmes, d’instaurer une morale et un climat de discussion plus laïques. En ce sens, ces hommes aux idées plus libérales préfigurent déjà les conditions d’après-guerre, quand ils seront appelés à assumer le leadership à Granby.
Granby compte parmi les villes les plus ouvrières du Québec. Avec près des deux tiers de sa main-d’œuvre engagée dans les usines, presque tous, en définitive, dépendent de l’ouvrier, de sa force de travail, de sa consommation, de sa foi, de son vote, de ses habitudes culturelles. À Granby, au cours des années 1930, les voies de l’affirmation nationale de la classe ouvrière passent par une adhésion massive aux syndicats catholiques.

Nés avec le XXe siècle, les syndicats catholiques cherchent à appliquer au monde du travail la doctrine sociale de l’Église énoncée dans l’encyclique Rerum novarum, parue en 1891. L’intervention du clergé apparaît d’autant plus urgente que les unions américaines exercent une influence grandissante sur les travailleurs. Dans sa pratique, le syndicalisme catholique cherche plus à protéger les valeurs religieuses et nationales des travailleurs que leurs intérêts matériels ; contrairement aux unions d’origine étrangère, il favorise la collaboration avec les chefs d’entreprises plutôt que le recours à la grève. Malgré tout, le syndicalisme catholique, en regroupant les travailleurs canadiens-français, permet de porter plus loin l’affirmation nationale de tout un peuple.
- À ce sujet, voir Mario Gendron. (2012, 12 juin). Joseph Hermas Leclerc et la pasteurisation du lait. Société d’histoire de la Haute-Yamaska. ↩︎
- La Voix de l’Est, 5 mars 1936. Pour en savoir plus sur Ernest Boivin, voir Mario Gendron. (2020, 25 septembre). De Patrick Hackett à Michel Duchesneau : ces hommes qui gouvernaient Granby. Société d’histoire de la Haute-Yamaska. ↩︎