Savage Mills : du hameau au parc de la Yamaska
Publié le 13 mai 2026 | Mis à jour le 13 mai 2026
Publié dans : Environnement, Industrie, Tourisme
De l’ancienne communauté de Savage Mills ne subsistent aujourd’hui que quelques traces patrimoniales : une église, un cimetière et quelques maisons de ferme dispersées dans le paysage. Ces vestiges témoignent néanmoins de l’histoire riche et singulière d’un hameau qui, au XIXᵉ siècle, a su tirer parti de la force hydraulique de la rivière Yamaska Nord pour soutenir une activité économique locale dynamique, avant de décliner progressivement.
Au moment de la création du réservoir Choinière, en 1975-1976, Savage Mills avait déjà perdu son rôle économique et sa vitalité industrielle. Ainsi, le territoire qui avait vu naître le hameau grâce à la Yamaska se trouve, un siècle plus tard, profondément transformé par cette même rivière, désormais mobilisée au service des besoins urbains et industriels de Granby.
À travers l’étude du territoire, de la colonisation, des activités industrielles et agricoles, puis de la disparition progressive du hameau, ce texte retrace l’évolution de Savage Mills jusqu’à sa dernière métamorphose : celle d’un espace rural et industriel devenu, au XXᵉ siècle, un territoire protégé voué à l’approvisionnement en eau et aux loisirs de plein air. Le parc de la Yamaska s’inscrit ainsi comme la plus récente incarnation d’un lieu façonné, au fil du temps, par les usages changeants de la rivière.
Savage Mills et ses industries
À l’instar de plusieurs hameaux disparus de l’ancien comté de Shefford — Sheffington, Mawcook, Roxton East, Martin Corner et bien d’autres —, Savage Mills n’a jamais été constitué en entité administrative distincte, ce qui rend difficile la définition précise de ses limites. On peut toutefois affirmer que le noyau du hameau occupait les lots 11 et 12 du 9ᵉ rang du canton de Shefford et qu’il s’étendait sur les deux rives de la branche nord de la rivière Yamaska, véritable moteur de son développement industriel.
Lors de la municipalisation de la paroisse de Sainte-Pudentienne, en 1875, la majeure partie du territoire de Savage Mills y est intégrée. En 1884, une section en est détachée pour former la municipalité de Saint-Joachim-de-Shefford. La population anglophone de Savage Mills s’oppose fermement à ces transformations, perçues comme une atteinte à son identité, le territoire ayant jusque-là été administré par le township de Shefford.
L’histoire du hameau est intimement liée à celle de la colonisation du canton. Dès 1799, Peter et James Savage s’établissent à la périphérie du futur centre industriel. Ces derniers sont les neveux du capitaine John Savage, figure centrale de la colonisation du canton.
L’occupation du site s’amorce véritablement en 1818, lorsque John Savage fils s’installe sur le 13ᵉ lot du 9ᵉ rang du canton. Il érige rapidement un barrage, inonde partiellement le lot voisin et construit un moulin à scie au sud de la rivière. Or, ces terrains appartiennent au clergé anglican, si bien qu’il s’y établit sans titre de propriété, comme en témoigne le contrat de vente du moulin à son fils Abraham en avril 1831.
« That certain saw mill, mill site, mill pond, and mill yard erected and built on the branch of Yamaska river that passes through […] lots number eleven and twelve in the ninth range […] being two clergy reserves and of which […] John Savage has been in possession […] without a title for last 13 years ».1
Peu après l’acquisition de son lot, Abraham Savage entreprend la construction d’un moulin à grain sur la rive nord de la rivière. Ces infrastructures demeurent modestes : l’activité des moulins est saisonnière, leur production est destinée exclusivement à la population locale et le moulin à grain ne possède qu’une seule pierre. Une roue à eau, actionnée grâce à une conduite en bois (flume) munie d’une trappe, procure la force nominale nécessaire au fonctionnement des moulins. C’est par une succession spécifique d’engrenages que la puissance générée par la roue à eau actionne les pierres de moulange et les scies verticales.
Expansion et apogée (1860-1895)
L’arrivée du chemin de fer en 1859, combinée à la croissance démographique régionale, stimule fortement l’économie de Savage Mills. En 1861, trois établissements industriels sont recensés :
- une fabrique de rames appartenant à Nelson Vaughan, installée dans l’ancien moulin à scie d’Abraham Savage ;
- le moulin à grain, construit vers 1831 ;
- un moulin à scie, bâti vers 1860 par Abraham Savage sur la rive nord de la rivière.
Dans les années suivantes, la structure industrielle se consolide. Abraham Savage multiplie les installations et fonde, avec ses fils, la compagnie Savage & Sons, dans le but « d’exercer conjointement l’activité de propriétaires de moulins, de meuniers et de négociants en bois ». Les moulins sont modernisés, notamment avec l’introduction d’une scie circulaire, plus performante que les scies verticales. L’ouverture d’un magasin général par William Savage et Henry Tamlin en 1870 renforce également l’autonomie du hameau.

Savage Mills, vers 1870
- Barrage en bois construit par John Savage fils en 1818. Par l’entremise d’amenées d’eau, il servait à actionner les mécanismes des différents moulins.
- Moulin à scies verticales de John Savage fils, construit en 1818. Vendu à Nelson Vaughan en 1860 et transformé en fabrique de rames, puis en Shingle Mill vers 1870. Racheté par Abraham Savage en 1872 et revendu à Henry Tamlin en 1873. Incendié en 1895 et jamais reconstruit.
- Moulin à grain construit vers 1831 par Abraham H. Savage. Cédé par testament à Robert, William, Sylvester et Erastus Savage en 1879 ; acquis par William Savage en 1880. Détruit dans l’incendie de 1895 et jamais reconstruit.
- Moulin à scie construit vers 1860 par Abraham H. Savage. Vendu à Henry Tamlin en 1881. Acheté par Philias Massé en 1915. Demeure en activité jusque dans les années 1950. Démoli vers 1959.
- Moulin à scie construit entre 1861 et 1864 par Abraham H. Savage. Rénové en 1870 et transformé en Clapboard & Shingle Mill. Cédé par testament à Robert et Erastus Savage en 1879 et revendu à William Savage en 1883. Détruit lors de l’incendie de 1895 et jamais reconstruit.
- Magasin général construit en 1870 sous la raison sociale de Savage & Tamlin. En 1874, Tamlin en devient l’unique propriétaire. Cesse ses activités à la suite de l’incendie de 1895.
Au tournant des années 1870, l’activité de Savage Mills atteint son apogée : le moulin à grain moud 3 000 boisseaux annuellement, tandis que les scieries transforment d’importants volumes de bois. Quant à la petite manufacture de rames de Nelson Vaughan, elle a changé de vocation et se spécialise désormais dans la fabrication de cerceaux et de clin de bois (clapboard). Cet établissement est racheté par Abraham Savage en 1872, puis revendu en 1873 à Henry Tamlin, qui s’impose bientôt comme l’entrepreneur le plus important de Savage Mills.
L’arrivée du chemin de fer South Eastern en 1879 facilite l’exportation des marchandises et l’approvisionnement en matières premières, via la gare de Cleary Station, construite en 1878. La livraison du courrier devient alors quotidienne.
L’incendie de 1895 et le déclin
La mort d’Abraham H. Savage en 1879 entraîne une redistribution des actifs de cette famille pionnière. Mais les héritiers n’auront pas le loisir de faire fructifier leur héritage, puisque le destin de Savage Mills bascule en janvier 1895, quand un incendie détruit en quelques heures les principaux moulins du hameau. Le Waterloo Advertiser rapporte l’évènement dans son édition du 1er février.
Vendredi matin, vers deux heures, un incendie s’est déclaré dans la fabrique de bardeaux appartenant à William H. Savage. Erastus Savage, Henry T. Tamlin et E. H. Tamlin se sont rapidement rendus sur les lieux et ont travaillé d’arrachepied pour tenter de sauver leurs biens. Des secours ont été appelés par téléphone, mais avant l’arrivée des voisins, les flammes s’étaient déjà propagées au moulin à farine, également propriété de W. H. Savage, et en très peu de temps les trois moulins ont été entièrement détruits par le feu. Lorsque tout espoir de sauver les bâtiments fut perdu, l’attention se porta sur le sauvetage de leur contenu. Les courroies et la machinerie de la scierie de H. T. Tamlin furent pour la plupart retirées à la hâte et furent par conséquent plus ou moins endommagées. Le moulin à farine brûla avec une telle intensité que peu ou rien ne put en être sauvé ; ainsi, les trois jeux de meules, les autres machines et une grande quantité de grain furent détruits. Les pertes monteraient à au moins 6 000 $, sans aucune assurance, ni pour les bâtiments ni pour leur contenu. (Notre traduction).2
Malgré les efforts déployés pour sauver les bâtiments et la machinerie des flammes, les pertes sont considérables. Découragé, William Savage, alors propriétaire du moulin à grain et du Clapboard and Shingle Mill, choisit de ne pas reconstruire. Henry Tamlin, dont un moulin a été épargné, reprend néanmoins la production.
Henry Tamlin poursuit ses activités jusqu’en 1915, année où il vend son moulin, ses terres et son équipement à Philias Massé ; en 1932, c’est Hervé Despaties qui acquiert la propriété. Selon le témoignage de M. Gaston Beaudry, l’établissement emploie six hommes en 1934, ne fonctionne que cinq semaines par année, au printemps, et sa production de bois de charpente se limite aux besoins des fermes environnantes.
Après avoir changé fréquemment de propriétaire entre 1948 et 1957, le moulin à scie est vendu à Marcel Gatien qui le fait démolir vers 1959, marquant la fin définitive de l’ère industrielle de Savage Mills.


L’agriculture nourricière
En parallèle de l’activité industrielle, l’agriculture constitue le socle économique du territoire limitrophe de Savage Mills. Dès les débuts, les familles pratiquent une agriculture de subsistance, complétée par la production de potasse, écoulée sur le marché de Montréal. Les conditions naturelles favorisent rapidement l’élevage, et la région de Shefford devient un important centre bovin. En 1861, toutes les terres sont occupées et 19 familles, soit 137 personnes, y résident. La valeur moyenne de leurs fermes, incluant la machinerie et le cheptel, témoigne d’une relative prospérité agricole. À partir des années 1870, l’industrie laitière s’impose, comme en témoigne l’ouverture d’une fromagerie à Savage Mills. Les paysages se structurent alors autour des pâturages et des prairies à foin.

Un bastion anglophone en milieu rural
À l’origine, le territoire de Savage Mills est peuplé presque exclusivement par des colons américains d’origine britannique. En 1842, les 88 habitants de l’endroit sont anglophones et la majorité d’entre eux est née au Canada, les autres en Irlande, en Écosse ou aux États-Unis. Cette composition ethnique contraste avec celle de l’ensemble du canton de Shefford, où une présence francophone significative est observée. Au début des années 1860, les familles anglophones qui occupent le territoire qui entoure Savage Mills portent les noms de Savage, Heffernan, Spencer, Geer, Outhet, Kilroy, McLaughlin, Ashton, Galbraith, Burton, Sweat et Tamlin, parmi quelques autres.
En 1881, trois groupes ethniques, regroupant les 150 personnes, cohabitent sur le territoire de Savage Mills : les Canadiens anglais (73 %), les Canadiens français (21%) et les Irlandais (6 %). Ce n’est qu’entre 1915 et 1920 que les Canadiens français y deviennent majoritaires. Les Dépaties, les Delorme, les Choinière et les Forget sont quelques-unes des familles qui ont occupé le secteur.

La fin d’une époque
Peu de bâtiments de Savage Mills ont résisté au passage du temps : seuls l’église St. Peter, le cimetière de North Shefford et quelques maisons de ferme restent les témoins d’une communauté jadis prospère.
L’église anglicane St. Peter, érigée en 1853 sur un terrain offert par Abraham H. Savage, pouvait accueillir près de 150 fidèles. Avec le déclin de la communauté anglicane, l’édifice est désacralisé puis vendu en 1965 pour la somme symbolique d’un dollar, avant d’être converti en résidence privée. À proximité, le cimetière de North Shefford demeure remarquablement bien conservé et rassemble les sépultures des principales familles fondatrices, certaines pierres tombales datant des années 1830 et 1840.

Quant aux maisons de ferme de Patrick McLaughlin, de William Heffernan et d’Henry Sweat, elles rappellent que c’est d’abord l’agriculture qui a permis aux familles pionnières de s’établir et de prospérer.
La construction du barrage-réservoir Choinière, au milieu des années 1970, transforme profondément le territoire. La rivière, autrefois moteur industriel local, devient une ressource stratégique pour l’approvisionnement en eau de Granby. Lorsque Savage Mills disparaît sous les eaux en 1976, il ne reste déjà presque rien de son activité économique passée, si ce n’est quelques fondations. Les vestiges immergés, situés à proximité du parc de la Yamaska, rappellent néanmoins l’existence de ce hameau disparu.


Le barrage Choinière et Granby
Construit en 1975-1976 sur la Yamaska Nord, à une dizaine de kilomètres en amont de Granby, le barrage de Savage Mills — nommé plus tard Choinière — fut sans contredit le plus important chantier de l’histoire de la Haute-Yamaska, d’où son surnom de petite Manic-3. Ce projet constituait une étape importante d’une démarche, entreprise par Québec à la fin des années 1960, visant à assainir et contrôler les eaux de la rivière Yamaska. Dans cette perspective, le barrage Choinière avait comme principal objectif d’assurer l’approvisionnement en eau de la ville de Granby, confrontée depuis plusieurs années à des pénuries saisonnières et au goût désagréable de l’eau potable.
Une ville et son eau
En matière de développement urbain, s’établir à proximité d’une rivière ou à la décharge d’un lac comporte d’indéniables avantages, dont celui de pouvoir utiliser l’énergie hydraulique. Au XIXe siècle, très peu d’agglomérations régionales arrivent à se développer sans l’apport d’un cours d’eau pour actionner les moulins et les petites manufactures et, à compter des années 1890, les premières centrales électriques. À Granby, en amont du barrage de tête qui se dresse sur la Yamaska Nord, cette activité économique donne naissance au lac Boivin, un plan d’eau suffisamment vaste pour que les plaisanciers puissent y naviguer. Or l’eau qui sert à alimenter l’aqueduc du village, construit en 1894-1895, ne provient pas de cette source, mais d’un lac situé sur le mont Shefford, à six kilomètres de distance. Quant aux égouts, ils se déversent directement dans la rivière depuis leur installation, en 1898-1899. Les usines sont alors peu nombreuses et la population de Granby n’atteint pas 4 000 habitants.
Au début des années 1930, alors que Granby franchit le cap des 10 000 habitants et s’affirme comme la capitale régionale, le lac du mont Shefford ne suffit plus à combler les besoins en eau de la ville, d’autant plus que les usines textiles qui s’installent en sont de grandes consommatrices. L’année 1932 est déterminante, avec l’achat du barrage établi en amont du pont de la rue Principale et la construction d’une « station de pompage » et d’une usine de filtration, derrière le mont Sacré-Cœur. Désormais, Granby puisera son eau à même le lac Boivin durant l’hiver et, en été, au lac du mont Shefford.
En 1948, alors que tous croient définitivement réglée la question de l’eau, Granby se trouve confrontée à une sècheresse si grave qu’elle force la fermeture de cinq usines. À ce problème de disette s’ajoute celui du goût désagréable de l’eau, qu’il semble impossible d’améliorer. Jadis considérée comme un avantage pour la municipalité, l’eau devient un frein à la qualité de vie et au développement industriel.
Candidat à la mairie de Granby en 1964, Paul-O. Trépanier fait du thème de l’eau l’argument principal de sa campagne électorale. Son slogan, « C’est le temps de changer d’eau », inspiré de celui de l’équipe libérale de Jean Lesage de 1960, « C’est le temps que ça change », montre que l’homme est résolu à agir. Or le problème est plus facile à identifier qu’à résoudre. La Ville opte finalement pour le creusage à même la rivière d’un réservoir (Lemieux) d’une capacité de 260 millions de gallons (1 182 000 kl), dont la construction débute en juin 1968 et se termine au printemps 1971.
Mais à l’été 1975, une sècheresse trahit de nouveau les espoirs de la municipalité de clore définitivement le dossier de l’eau. Confrontées à une situation de crise, les autorités sont contraintes de rationner l’eau pendant les fins de semaine, et ce, afin de permettre aux usines de continuer à fonctionner normalement les jours ouvrables, évitant ainsi une vague sans précédent de mises à pied. La journaliste de La Voix de l’Est Francine Beaudoin-Pelletier, après avoir constaté que la « Princesse [des Cantons-de-l’Est] se ride et se dessèche à un rythme effarant », lance cette suggestion porteuse d’espoir : « Tournons donc les yeux vers le barrage en construction en amont de notre réservoir (Lemieux) : Savage Mills, le salvateur. »3 Elle n’aurait pas pu choisir meilleur qualificatif.
Une petite Manic-3
La construction du barrage de Savage Mills (Choinière) s’inscrit dans une époque de modernisation des infrastructures québécoises, enclenchée avec la Révolution tranquille. Au cours de cette période d’évolution accélérée, Québec prend conscience de l’état environnemental déplorable de plusieurs cours d’eau de la province et, aussi, des entraves que les conditions hydriques imposent au développement. Ainsi, par un arrêt ministériel daté du 3 juillet 1968, le bassin de la rivière Yamaska est-il désigné « zone spéciale et projet-pilote » d’une politique globale d’aménagement des eaux. Le bassin de la Yamaska a été choisi comme priorité par le ministère des Richesses naturelles « parce qu’il constitue un centre géographique en pleine évolution appelé à connaître une expansion assez fantastique si l’on assure des disponibilités en eau suffisantes ».4


Des représentants de six ministères et de l’Office de planification du Québec (OPDQ) feront partie de la mission technique appelée à résoudre la problématique de la Yamaska. Le Rapport de la mission technique, publié sous la direction de l’OPDQ, est déposé en septembre 1973; ses constatations sur la pollution de la rivière Yamaska et sur le manque d’eau qui guette les villes établies sur son parcours ne laissent aucun doute quant à l’urgence d’agir. On estime à 100 millions de dollars les dépenses nécessaires à la correction de la situation. En ce qui a trait à l’amélioration de l’approvisionnement en eau, le ministère des Richesses naturelles prévoit construire trois barrages sur la Yamaska, le premier d’entre eux à Savage Mills. Ce n’est pas sans raison que la branche nord de la rivière a été choisie comme emplacement du premier barrage, Granby, établie sur son cours, étant la plus grande utilisatrice d’eau de tout le bassin de la Yamaska.



Financés à hauteur de 10 millions de dollars par les gouvernements provincial et fédéral, les travaux de construction du barrage de Savage Mills (Choinière) s’amorcent en septembre 1974. L’objectif général est de créer un grand réservoir qui permettra d’accumuler l’eau en période d’abondance printanière et de la redistribuer en période de sècheresse, afin de satisfaire, durant toute l’année, à la demande de Granby et des autres agglomérations situées en aval. Après avoir acquis 80 propriétés, d’une superficie totale d’environ 14 km2, et effectué des études préliminaires à l’automne 1974 — relevés topographiques, analyses de sols et forage —, le ministère des Richesses naturelles enclenche, au cours de l’été 1975, le déboisement et l’essouchage de 263 hectares de terrain. En visite sur les lieux, un journaliste de La Presse est impressionné par le gigantisme des opérations. Selon les dires du jeune ingénieur en chef du chantier, Jacques Carpentier : « C’est une sorte de Manic-3 en plus petit » qui est en construction.5


L’étape du déblaiement complétée, on passe à celle de la construction des deux digues destinées à contenir l’eau de la rivière, à l’aide de matériaux naturels extraits à l’intérieur des limites d’expropriation. La digue principale, qui mesure 970 m de longueur et 25 m de hauteur, est installée à travers l’ancien lit de la rivière; les ouvrages de contrôle — galeries, déversoirs, puits, vannes — destinés à régler le débit d’eau qui alimente Granby, y sont incorporés. Quant à la digue secondaire, qui mesure 600 m de longueur et 6 m de hauteur en moyenne, elle a été construite par mesure de sécurité, dans l’éventualité de crues exceptionnelles. Le bâtiment de commande est situé à proximité des ouvrages de contrôle; on y trouve un laboratoire pour l’analyse de l’eau et une salle destinée à recevoir les visiteurs.

L’un des deux entonnoirs dans lequel l’eau de surplus du lac s’engouffre une fois la mise en eau complétée. (©SHHY, fonds C-Line Jobin, P174-D1-P6)
Les travaux de construction du barrage sont terminés à l’automne 1976, mais il faut attendre les crues printanières de 1977 pour que le bassin s’emplisse et que les opérations s’enclenchent. Grâce au réservoir, on pourra maintenir le débit de la Yamaska Nord au cours des périodes de sècheresse et assurer l’approvisionnement constant en eau de la capitale régionale.

Le parc de la Yamaska : genèse, développement et enjeux
La création du parc de la Yamaska s’inscrit dans la continuité du projet hydraulique du barrage-réservoir Choinière. Annoncé en 1978, ouvert progressivement à partir de 1979 et officiellement inauguré en 1983, il répond à une double vocation : utilitaire et récréative. Dès le mois d’août 1979, on y pratique la pêche, la promenade en forêt et on peut y piqueniquer, mais la baignade, malgré l’existence d’une plage d’une longueur de 650 mètres, y est interdite en raison du haut niveau de pollution de l’eau. À ce moment, toutefois, les aménagements sont loin d’être complétés. Il faudra encore quatre ans pour aménager la voie d’accès principale, tandis que la qualité de l’eau du réservoir demeurera problématique pendant de nombreuses années.

L’histoire du parc de la Yamaska constitue ainsi un exemple révélateur des défis liés à l’aménagement du territoire. S’il s’est imposé comme un pôle récréotouristique majeur répondant à une forte demande sociale, son développement a été marqué par des contradictions importantes, notamment entre vocation utilitaire, usages récréatifs et contraintes économiques.
Genèse et ouverture
La création du parc de la Yamaska s’inscrit dans un contexte où préoccupations environnementales et développement d’infrastructures publiques convergent. Dès octobre 1978, le gouvernement du Québec investit 580 000 $ afin d’aménager un espace protégé autour du barrage-réservoir Choinière.6 Le projet repose ainsi sur une double vocation : assurer l’approvisionnement en eau potable de la région et offrir un lieu de loisirs à la population.
Les premières interventions visent à encadrer rapidement la fréquentation : construction de voies d’accès et d’un stationnement, aménagement d’une plage, érection d’un centre administratif et d’un atelier. La création d’un camping de 150 emplacements témoigne, quant à elle, d’une volonté de planifier un développement touristique à plus long terme.
Dès son ouverture, le 10 août 1979, le parc attire l’attention. D’une superficie de 14 km², avec un réservoir de 5,5 km de long, il propose des activités variées : pêche, promenade, piquenique. Toutefois, la baignade y est défendue en raison de l’eau polluée. Cette contradiction entre vocation récréative et qualité environnementale marquera durablement l’histoire du site.7
Une montée rapide en popularité
Au début des années 1980, le parc connaît un essor rapide. L’aménagement de 17 km de sentiers de ski de fond et de raquette, contribue à accroître sa fréquentation : en 1982, près de 200 000 visiteurs s’y rendent, malgré des infrastructures encore incomplètes.
L’officialisation du parc, le 29 juin 1983, marque un tournant majeur. Le gouvernement annonce alors un investissement supplémentaire de 1,8 million de dollars dans le cadre d’un plan quinquennal, élaboré à la suite de consultations publiques auprès des organismes du milieu tenues à l’automne 1982.8 Ce plan prévoit notamment la construction d’un casse-croûte et d’installations nautiques, l’aménagement d’une piste cyclable et d’un camping rustique, ainsi que la mise en place de programmes éducatifs et d’interprétation. La baignade est finalement autorisée la même année, malgré des problèmes persistants de qualité de l’eau.


Ce succès entraîne toutefois rapidement des problèmes de capacité. En juillet 1984, en pleine période des vacances de la construction, l’accès au site doit être temporairement interdit en raison de la saturation du stationnement.9 L’année suivante, jusqu’à 10 000 visiteurs s’y rendent au cours d’une seule fin de semaine, mettant en lumière les limites des infrastructures, notamment en matière d’accès routier.10
Pour y remédier, d’importants travaux sont entrepris sur le boulevard David-Bouchard afin d’en faire la principale voie d’accès. Jusqu’alors, le parc était desservi par le chemin Maxime, moins direct. Des travaux pour corriger, élargir et paver le boulevard, de son intersection avec la rue Dufferin jusqu’au parc de la Yamaska, sont entrepris. Toutefois, ces travaux s’étirent dans le temps et seront exécutés seulement en 1988, illustrant les difficultés d’adapter les infrastructures à une fréquentation croissante.
Enjeux environnementaux et de gestion
Parallèlement à son développement, le parc est confronté à un enjeu majeur : la pollution du réservoir Choinière. Dès les années 1980, des critiques s’élèvent quant à la qualité de l’eau, affectée par les activités agricoles et les eaux usées des municipalités environnantes. Comme le souligne le journaliste Valère Audy dans un éditorial du 25 juillet 1986, si la création du réservoir a résolu le problème de la quantité d’eau pour Granby, il n’en a pas amélioré la qualité.11
Des contraintes administratives viennent également freiner son développement. À partir de 1983, certaines activités — restauration, location d’embarcations, entretien du site et surveillance du barrage — sont confiées au secteur privé. En 1987, souhaitant réduire davantage les coûts d’exploitation, le ministère du Loisir, de la Chasse et de la Pêche confie aussi à l’entreprise exploitante la responsabilité de percevoir les droits d’accès au parc. Cette privatisation entraîne une hausse marquée des tarifs : en cinq ans, de gratuit qu’il était, l’accès passe à 8 $.
Des difficultés budgétaires compromettent par ailleurs certains aménagements. En 1988, les sentiers de ski de fond et de raquette ne sont toujours pas complétés, ce qui conduit à la fermeture hivernale du parc.
Au cours des années 1990, la gouvernance se complexifie. La MRC de la Haute-Yamaska en assure la gestion de 1996 à 2000, y voyant un levier de développement récréotouristique pour la région. Elle administre le parc par le biais de la Corporation de développement et d’exploitation des parcs de la Haute-Yamaska, un organisme sans but lucratif créé expressément à cette fin. Les résultats financiers demeurent toutefois mitigés, et certaines initiatives, comme l’ouverture hivernale, peinent à s’imposer durablement.
L’intégration du parc à la Société des établissements de plein air du Québec (Sépaq) en 1999 marque une nouvelle étape. Cette affiliation améliore la visibilité et consolide le positionnement du parc dans le réseau touristique québécois.
Diversification et nouvelles clientèles
L’affirmation du parc comme acteur majeur du tourisme régional repose aussi sur la diversification de son offre d’activités afin d’attirer une clientèle plus large. Le développement du réseau cyclable entre 1992 et 1997 constitue un ajout significatif, attirant notamment une clientèle sportive.
Le site séduit également une population de plus en plus diversifiée. Dès le début des années 1990, il accueille des visiteurs issus de différentes communautés culturelles, attirés par sa proximité avec Montréal et la qualité de ses installations. Enfin, la réouverture hivernale et l’aménagement d’un camping avec services en 2002 contribuent à consolider et à structurer l’offre touristique du parc.
- Richard Dickinson. (1831, 16 avril). Acte no 107, John Savage to Abraham H. Savage [Document textuel]. Fonds Cour supérieure. District judiciaire de Bedford. Greffes de notaires (05S,CN502,S20) Archives nationales à Sherbrooke. ↩︎
- Waterloo Advertiser, 1 février 1895, p. 3. ↩︎
- Francine Beaudoin-Pelletier. (1975, 28 août). Tout en attendant Savage Mills ou un avenir plus souriant! La Voix de l’Est, p. 1. ↩︎
- ↩︎
- Cyrille Felteau. (1975, 4 juillet). Une petite Manic-3 érigée près de Granby. La Presse, p. 1. ↩︎
- $568,000 pour un parc au barrage Choinière. (1978, 26 octobre). La Voix de l’Est, p. 1. ↩︎
- Fernand Bélanger. (1979, 27 juillet). Un havre de paix et de verdure. La Voix de l’Est, p. 3. ↩︎
- Ginette Laurin. (1982. 30 juin). 1,8 million au parc de la Yamaska. La Voix de l’Est, p. 8. ↩︎
- À la recherche d’une place. (1984, 23 juillet). La Voix de l’Est, p. 1. ↩︎
- Richard Gosselin. (1985, 3 juillet). Le parc de la Yamaska envahi. La Voix de l’Est, p. 5. ↩︎
- Valère Audy. (1986, 25 juillet). La dégradation de la qualité de l’eau du réservoir Choinière. La Voix de l’Est, p. 8. ↩︎