Mars 1925. Ernest Boivin nous parle de Granby

La rue Principale de Granby, vers 1927. (©SHHY, coll. Photographies Granby et région, P70-CP-S27-D22-P8)
La rue Principale de Granby, vers 1927. (©SHHY, coll. Photographies Granby et région, P70-CP-S27-D22-P8)

Mario Gendron

Publié le 29 janvier 2026 | Mis à jour le  29 janvier 2026

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Le maire Ernest Boivin1, comme son fils Horace après lui, faisait tout en son pouvoir pour faire connaître sa ville, comme lors de cette prestation diffusée par le poste de radio C.K.A.C. en mars 1925. Nous offrons ici à nos lecteurs et lectrices la transcription de cette conférence radiophonique publiée dans le journal La Presse, en prenant soin, cependant, d’ajouter entre crochets [ ] des informations supplémentaires et de souligner les erreurs historiques ou factuelles qui s’y retrouvent. Le maire Boivin, en poste depuis 1917, dresse ici un tableau idyllique de sa ville et passe sous silence tout ce qui pourrait nuire à sa réputation auprès de la population et, surtout, des investisseurs. Afin d’en faciliter la lecture, plusieurs passages de ce discours ont été retranchés.

Ernest Boivin (1872-1938), homme d’affaires, député fédéral, et maire de Granby de 1917 à 1932. (©SHHY, fonds Roland Gagné, P84-D20-P38)

Bel éloge de Granby par le maire Boivin

La Presse, 16 mars 1925

Entre deux morceaux de musique, exécutés par l’Harmonie de Granby, hier après-midi, le maire Ernest Boivin, de cette municipalité, a prononcé le discours suivant :

La cité de Granby est la plus jeune et la moins populeuse de toutes les villes qui, jusqu’à présent, ont participé au concours C.K.A.C/La Presse qui démontre si bien l’esprit d’initiative de notre grand quotidien et l’intérêt que porte La Presse non seulement à la Cité de Montréal, où elle est si populaire et répandue, mais aussi à toutes les villes, les paroisses et les cantons qui composent notre patrimoine national. Granby a voulu céder le pas à ses sœurs aînées. Elle a attendu son tour. Elle veut maintenant réclamer sa part de publicité, proclamer que ses citoyens sont actifs et entreprenants, et que ses avantages ou points de vue de l’industrie et du commerce, en font un endroit recherché par les grands établissements du Canada et des États-Unis.

C’est en 1801 que les cantons de Milton et de Granby ont été cédés par le roi George III à une quarantaine de loyalistes restés fidèles au Drapeau et à l’Empire [ il ne s’agit pas à proprement parler de loyalistes, mais des miliciens de Québec qui ont défendu la ville lors de l’invasion américaine de 1775 ]2, et c’est à cause de sa grande amitié pour le Marquis de Granby que le souverain d’alors décida que ce canton porterait toujours son nom [ il semblerait plutôt que ce soit le comité des terres qui ait choisi le nom de Granby ]. Le village établi au centre du canton et la cité qu’il est devenu [ en 1916 ] a porté, porte encore et portera toujours le même nom de Granby. C’est en 1830, alors que notre population était d’environ soixante-quinze personnes qu’un pasteur anglican prêche à Granby pour la première fois. C’est aussi en 1830 que fut construite à Granby la première église congrégationaliste [ plutôt vers 1840 ], et c’est cette même année que M. Harlow Miner y établit une tannerie, comme première industrie. C’est sept années plus tard que fut fondée la paroisse catholique du Saint-Cœur de Marie, qui compte aujourd’hui plus de seize cents familles, sous la direction spirituelle de M. l’abbé Romuald Lamoureux.

Nombreux sont ceux qui ont contribué à l’établissement et à la prospérité du village et de la cité de Granby, mais deux méritent une mention toute spéciale. Feu S. Handerson C. Miner, fils de notre premier industriel, développa l’industrie fondée par son père. Il devint maire du village, établit nos deux grandes manufactures de caoutchouc, y amena notre industrie de tabac et assista de ses conseils, de son influence et de son argent presque toutes les autres industries qui sont établies parmi nous.3 Feu l’abbé Marcel Gill, curée de Granby pendant 30 ans [ 29 ans ], fut aussi le témoin de son expansion rapide et certaine. Il fonda notre collège commercial, dirigé par les religieux du Sacré-Cœur. Il agrandit notre excellent couvent, qui est placé sous la direction des religieuses de la Présentation. Il construisit le presbytère actuel et érigea notre belle et grande église [ Notre-Dame ].4

La population, à l’origine anglaise et irlandaise, est devenue comme celle des Cantons-de-l’Est en grande partie canadienne-française, mais les descendants des premiers pionniers de notre région conservent encore leurs intérêts dans nos industries et notre commerce et vivent avec les nôtres dans la plus grande harmonie. Granby donna à tous les habitants du Canada le plus bel exemple de la bonne entente entre les races [ aujourd’hui, on parlerait plutôt d’ethnies ], de la justice égale pour tous et du succès qui couronne la coopération constante et tous les éléments de la population pour le plus grand bien de la cité.

Granby a une population d’environ 8 000 personnes. Située à mi-chemin entre Montréal et Sherbrooke, elle possède trois hôtels, le Granby, le Windsor et l’Union, qui permettent aux voyageurs et touristes de trouver chez nous l’agrément et le confort.

Nos principales industries sont celles du caoutchouc et du tabac. La plus ancienne est la manufacture de caoutchouc « Granby » [ Granby Rubber ] fondée par l’ex-maire Miner et vendue par la suite à la « Canadian Consolidated Rubber Company », qui, lorsqu’elle est en opération, emploie environ 700 ouvriers [ la Consolidated cessera bientôt ses activités ]. La manufacture de tabac Empire, succursale de la compagnie de tabac Impérial emploie environ 780 ouvriers. La manufacture de caoutchouc « Miner » [ Miner Rubber ], établie, elle aussi, par notre ex-maire, contrôlée par la digne veuve et dirigée par son neveu W. H. Miner, est notre usine la plus importante et emploie à elle seule près de 1 000 personnes. La compagnie « Granby Elastic Web », fondée et dirigée par le maire actuel, fut la première de son genre au Canada. Elle donne aujourd’hui un travail continu à environ 150 personnes. La manufacture de cigares de M. J. Bruce Payne fabrique les cigares Marie Antoinette, Lords of Canada, Pharaoh et autres avec une capacité totale de  5 000 000 de cigares par année. La manufacture de boîtes « Meyer-Thomas » est actuellement en opération vingt-quatre heures par jour. La compagnie « Giddings Limitée », fabricant de voitures d’enfants [ poussettes ] et de chaises en bois et en jonc rotin ], est connue dans toutes les parties de l’Empire [ britannique ]. Je ne ferai que nommer notre manufacture de balais dirigée par M. Lapierre, nos manufactures de peignes et d’objets de fantaisie, dirigées l’une par MM. Clouston et Cowley et l’autre par M. McCominskey; nos manufactures de portes et châssis, dirigées par MM. Solomon et Charron, la Laiterie de Granby, dirigée par M. [ Joseph-Hermas ] Leclerc, la manufacture de briques portant le nom de « Granby Clay Products », la fabrique d’objets sanitaires dirigée par MM. Bradford et la compagnie « United Maple Products ».

L’un des plus beaux parcs naturels de la province parc Victoria ] occupe plusieurs arpents au centre de la ville. Un autre parc public, cadeau de la famille Miner [ parc Miner ], un terrain athlétique d’environ quinze arpents, un magnifique rond de courses, un terrain de golf, une patinoire, un « curling club », une salle publique à l’hôtel de ville et un théâtre moderne cinéma Élite ] sont autant d’endroits de récréation et d’amusement. Les Chevaliers de Colomb, le Cercle Miner et le Club des Hommes d’Affaires ont aussi des salles bien aménagées.   

Notre système d’aqueduc est parfait et l’eau provenant d’un lac limpide de la montagne de Shefford, distribuée par gravité et analysée deux jours par année, a toujours été trouvée pure et hygiénique. La vente de la viande et du pain est minutieusement surveillée et nous croyons que Granby est la seule cité de la province ayant un règlement adopté avec l’approbation du ministère fédéral de l’Agriculture en vertu duquel un médecin vétérinaire spécialement nommé à cette fin surveille constamment le lait dans les limites de la cité. Les registres de nos églises et les statistiques nous démontrent qu’il y a moins de décès à Granby que dans toute autre ville de population égale au pays. Nos citoyens sont si respectueux des lois et des règlements que deux constables sont seuls requis pour y maintenir l’ordre et que le gouvernement provincial n’a pas encore jugé à propos d’y établir une Cour de magistrat.

Notre dette municipale n’est pas élevée. Notre actif et nos surplus sont considérables. Nos taxes municipales et scolaires sont comparativement minimes. Nos trottoirs sont des plus modernes. Nos rues sont bien pavées. Notre système de protection contre le  feu ne laisse rien à désirer et notre système d’éclairage électrique est absolument parfait. Quatre convois par jour sur la voie du chemin de fer National Canadien et six convois par jour sur la ligne des tramways de la Rive Sud nous donnent des communications faciles avec la ville de Montréal et les autres centres importants du Canada.

Notre conseil municipal est composé de six échevins et d’un maire dont l’élection dépend de tous les contribuables. Au conseil comme ailleurs, la meilleure entente existe entre le représentant des deux races [ ethnies ] et – fait notable – depuis notre fondation, aucun maire de Granby n’a jamais eu de lutte à subir pour occuper la position de premier magistrat du village ou de la cité [ l’élection du maire au suffrage universel existe depuis 1916 et le seul maire ayant été élu est Ernest Boivin en 1917 ]. La cité possède une Chambre de Commerce très active. Les manufacturiers américains qui veulent éviter les droits de douane sur les produits qu’ils vendent au Canada et jouir de la préférence britannique ne trouveront nulle part un meilleur endroit pour établir une usine canadienne. Les unions ouvrières internationales n’ont pas de succursale à Granby et le succès des industries déjà établies, le contentement des ouvriers et l’absence des grèves démontrent que chez nous, l’ouvrier cherche toujours le succès du patron et que le patron sauvegarde toujours l’intérêt de l’ouvrier [ contrairement à l’affirmation d’Ernest Boivin, Granby a connu quelques grèves. Celle des ouvriers syndiqués de la Consolidated Rubber a même conduit la municipalité à proclamer la Loi de l’émeute en 1919 ]. Presque tous nos ouvriers sont propriétaires. Nos rues sont bordées d’érables. Granby a été la demeure de Palmer Cox [ décédé en 1924 ], artiste et poète qui est né dans le canton de Granby et qui a érigé le Château Brownie sur la rue Elgin.5 De cet endroit, on peut contempler à la fois les montagnes Yamaska, de Rougemont, de Belœil, de Shefford, d’Orford et quelquefois même les montagnes vertes du Vermont.

Les membres de notre fanfare sont pour la plupart des ouvriers de nos usines. Sans espoir de récompense, ils consacrent leurs loisirs à l’étude de la musique et se dévouent continuellement pour l’amusement et la recréation de leurs concitoyens. Habilement dirigés par le professeur Flavien Casavant, ils ne reçoivent aucun salaire et ne demandent que votre approbation et vos votes pour les récompenser de leurs efforts.

  1. Pour en savoir plus sur le legs du maire Ernest Boivin, voir Mario Gendron. (2020, 25 septembre). De Patrick Hackett à Michel Duchesneau : ces hommes qui gouvernaient Granby. Société d’histoire de la Haute-Yamaska. ↩︎
  2. Voir Mario Gendron. (2024, 8 novembre). Les débuts du canton de Granby (1788-1831). Société d’histoire de la Haute-Yamaska↩︎
  3. Voir Cecilia Capocchi et Louis-Charles Cloutier Blain. (2022). Les Miner, des entreprises et des hommes. Société d’histoire de la Haute-Yamaska. ↩︎
  4. Voir Mario Gendron. (2017, 23 février). Le curé Gill et la paroisse Notre-Dame. Société d’histoire de la Haute-Yamaska. ↩︎
  5. Voir Cecilia Capocchi. (2015). Palmer Cox, les Brownies et l’Amérique. Société d’histoire de la Haute-Yamaska. Consultez également le reportage du journaliste Robert Frosi : Radio-Canada Info. (2019, 3 octobre). Un précurseur de Walt Disney qui venait du Québec. [Vidéo]. Youtube. ↩︎